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Le téléphone sonne à la prison de New Bell à Douala

Malgré son interdiction au sein de la prison, des détenus utilisent le téléphone portable pour demander un soutien familial, judiciaire, ou développer une activité commerciale. A leurs risques et périls…

Assis dans un coin de la prison, Ibrahim cache avec soin son téléphone portable. De temps à autre, des détenus s’approchent de lui et, après quelques secondes de causerie, les deux hommes se retirent dans un endroit calme de la prison où le premier donne au second son téléphone portable afin qu’il puisse passer un appel. Le prix de la minute est de 100 FCFA. Cinq minutes plus tard, les deux hommes sont de retour. La scène se répète plusieurs fois dans la journée. Bien qu’interdits au sein de la prison centrale de New Bell à Douala, les téléphones portables y foisonnent. Attirés par l’argent, certains détenteurs vendent des communications à leurs compagnons qui veulent joindre leurs proches ou leur avocat. “J’appelle souvent mes parents pour leur demander un médicament si je suis malade, ou de l’argent quand je n’en n’ai plus“, explique Pascal qui vient de passer un appel. D’autres détenus contactent leur avocat pour lui demander de venir à la prison étudier leur dossier et définir la stratégie à adopter le jour du procès. D’autres, comme Bruno, appellent l’extérieur “pour obtenir une aide financière afin d’être libéré“.

Sanction lourde

Devant l’usage de plus en plus courant du téléphone portable en prison, les réactions sont contradictoires. Selon Maître Madeleine Nsali Mbebi, défenseur des droits de l’homme, “la communication des détenus est permise et les détenus utilisent souvent le téléphone pour communiquer avec leurs avocats ou leurs familles et connaissances“. “L’usage du téléphone portable par les prisonniers est interdit au sein de la prison centrale de Douala“, affirme, au contraire, un garde- prisonnier. Il précise : “Tout détenu saisi en possession d’un téléphone portable, se le voit confisquer. Il est alors conduit en cellule disciplinaire“.
Un cachot obscur où il va croupir trois ou cinq jours à se disputer, avec ses compagnons d’infortune, la lumière du jour qui passe par un unique trou d’aération. Une sanction lourde qui ne décourage pas pour autant les prisonniers. “Lorsqu’un garde-prisonnier nous saisit, si on peut négocier, on n’hésite pas à le faire. Lorsque ce n’est pas possible, nous sommes sanctionnés et envoyés en cellule disciplinaire, explique Pascal. Et nous recommençons car il s’agit pour nous de survivre à l’incarcération.”

Un commerce juteux

Pour les propriétaires de téléphone portable, l’opération peut rapporter quelques francs. “Je vends la minute à 100 FCFA quelque soit l’opérateur ; que ce soit MTN ou Orange. La minute à MTN me revient à 60 FCFA et celle d’Orange, à 69 FCFA. Donc, je gagne 40 FCFA ou 31 FCFA par minute d’appel en fonction de l’opérateur choisi“, indique Honoré, un détenu qui fait de la cabine téléphonique mobile “call box”. Il affirme réaliser un bénéfice journalier qui peut aller jusqu’à 2000 FCFA. Pascal qui, lui, n’a qu’un seul opérateur affirme réaliser un bénéfice journalier variant entre 800 FCFA et 1000 FCFA. Il n’y a pas que les appels téléphoniques qui soient payants. Les réceptions d’appels le sont aussi. “Si tu n’as pas assez d’argent pour appeler, tu peux biper un numéro. Et, si la personne que tu bipes appelle, après la causerie, tu paies le propriétaire du téléphone“, explique un détenu. Pour un prix de 100 FCFA. Ce commerce permet aux propriétaires de portables d’améliorer leurs conditions de détention. “Nous pouvons nous offrir des repas copieux et nous vêtir décemment“, se réjouit Ibrahim.

Blaise DJOUOKEP (JADE)

Obligé d’assumer soins et nourriture

Un détenu veut porter plainte contre l’Etat Au Cameroun, les détenus n’ont droit qu’à un maigre repas quotidien et qu’aux premiers soins, en cas de maladie. Il ne faut pas être pauvre pour bien manger et être bien soigné. Daniel Bissong, un condamné à mort victime de cette situation, veut poursuivre l’Etat pour obtenir réparation.

Condamné à mort pour co-action de vol aggravé avec port d’arme, Daniel Bissong entame sa quinzième année de détention. Il traîne, depuis 2008, des douleurs à la colonne vertébrale, consécutives à une chute. Son pied droit présente au niveau de la cheville une deuxième fracture qui montre, à l’œil nu, une délimitation d’os mal relié. Un cliché de radio, qu’il exhibe, laisse entrevoir la présence de huit balles de fusil logées au niveau de la cuisse. Son carnet médical confirme la présence de ces trois anomalies qui nécessitent des consultations chez des spécialistes et des traitements onéreux.

Pas de dotations

Faute d’argent, ce détenu de la prison de Nkongsamba reste sans soins. “Je dois moi-même les financer. Je le faisais par le passé, mais depuis que je n’ai plus de ressources, je me contente de calmants“, explique-t-il. En effet, la prison de Nkongsamba où il est interné – comme d’ailleurs toutes les prisons du Cameroun – ne reçoit pas de dotations pour les consultations de détenus auprès de spécialistes, et encore moins pour payer les examens médicaux. “Notre infirmerie, qui compte un médecin, reçoit de l’Etat des dotations en médicaments qui nous permettent de prendre en charge le malade pendant une à deux semaines… Si, au bout de cette période, il ne retrouve pas guérison, nous faisons appel à sa famille“, explique sous anonymat un infirmier de la prison. Plus explicite, Ngomba Arnold, le régisseur, soutient que les examens à faire et qui se font en dehors de l’infirmerie de la prison, sont à la charge du détenu, tout comme les médicaments que l’infirmerie n’a pas. Consultations chez des spécialistes et hospitalisations sont à la charge du détenu; quelquefois, la prison sollicite l’aide de bonnes volontés, dont des religieux pour assumer ces soins. Pauvres, abandonnés par leurs familles, de nombreux détenus ne sont généralement conduits à l’hôpital qu’à l’article de la mort. Bien plus, le transfert à l’hôpital est conditionné au visa du régisseur pour les condamnés, ou du procureur pour les prévenus. Souvent ces autorisations d’extraction de la prison arrivent trop tard. Daniel Bissong, qui suivait normalement des soins à Douala, où il était interné avant son transfert à Nkongsamba, déplore aussi le manque de spécialistes dans cette ville. “A chaque consultation, le médecin me conseille des spécialistes qui n’exercent pas à Nkongsamba, mais à Yaoundé et Douala où je suivais déjà des soins. J’ai multiplié les requêtes pour y être transféré. En vain“, explique-t-il en présentant les copies de ses demandes.

Traitements inhumains

Ce condamné à mort a donc décidé de porter plainte contre ses geôliers et l’Etat du Cameroun. A raison ! Car les règles minima pour le traitement des détenus édictées par les Nations unies, recommandent la prise en charge totale des détenus. “Pour les malades qui ont besoin de soins spéciaux, il faut prévoir le transfert vers des établissements pénitentiaires spécialisés ou vers des hôpitaux civils“, précise une disposition relative à la santé. Les soins au rabais vont de pair avec une ration alimentaire, unique et déséquilibrée. Les plus nantis la complètent par de la nourriture ramenée par leurs parents, ou achetée. Une situation dénoncée par Olivier de Shutter, rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation au conseil des Droits de l’Homme des Nations unies, qui a visité le Cameroun en juillet. “Lorsqu’un Etat décide de priver une personne de sa liberté, il s’engage à la traiter avec humanité et à lui garantir des conditions de détention conformes au respect de la dignité humaine et n’aboutissant pas à des traitements inhumains ou dégradants“, précisait-il dans une note préliminaire à sa visite. “Ceci implique qu’il doit lui fournir une nourriture suffisante et adéquate, sans que le détenu dépende de ce que sa famille lui apporte, pour s’alimenter correctement. L’argument d’une insuffisance des ressources budgétaires disponibles ne saurait être retenu“, dénonçait-il. Quelques détenus victimes de traitements inhumains et dégradants ont souvent poursuivi l’Etat en justice et obtenu gain de cause. Albert Mukong, homme politique et militant des Droits de l’Homme, plusieurs fois incarcéré, a ainsi gagné en 2001 un procès contre l’Etat du Cameroun, devant la commission des Droits de l’Homme de l’Onu à Genève. Il a été dédommagé à hauteur de plusieurs dizaines de millions de FCFA.

Charles NFORGANG (JADE)

Le bois de la discorde

Frais d’abattage des arbres non payés, projets sociaux oubliés : les communautés locales ont bien du mal à faire respecter leurs obligations aux entreprises qui exploitent leurs forêts. “Elles n’en ont jamais assez”, objectent les professionnels.

A Melombo (village situé à environ 75 km de Yaoundé), une dizaine de troncs d’arbres abattus sont abandonnés en plein air dans la forêt. À la merci des intempéries, ils ont pourri et sont recouverts de moisissure blanche. “Ces billes de bois ont été abandonnées ici par un exploitant forestier que nous avons sommé de quitter notre forêt parce qu’il ne respectait pas le contrat notarié qui nous liait“, indique Rémy Nyada Ndi, le vice-président du Groupe d’initiatives communes (Gic) de la communauté villageoise Melombo Okekat Faekele (Covimof), une organisation rurale propriétaire d’une forêt communautaire. L’exploitant forestier devait verser 10 à 20 000 FCFA par arbre abattu à la communauté locale. “Il retardait les paiements ou ne s’acquittait pas de ces frais“, s’insurge le responsable de la communauté. Les villageois dénoncent également un abus de confiance. “Il utilisait nos lettres de voiture pour exploiter ailleurs, des essences qu’il ne trouvait pas ici“, affirme Rémy Nyada Ndi.

Soupçonnée de complicité

Conséquence de cette supercherie, le ministère des Forêts et de la Faune (Minfof) avait retiré l’agrément de la Covimof. “Cet homme se servait de notre certificat d’exploitation pour se livrer à des trafics de toutes sortes. Nous avons été suspendus parce que nous étions accusés d’être ses complices“, se plaint Rémy Nyada Ndi. La Covimof a clamé son innocence. “Pendant plus d’une année, nous ne pouvions pas exploiter notre forêt“, explique Amougou Amougou Etienne, le délégué de la Covimof. Finalement, après des vérifications effectuées sur le terrain par la Brigade nationale de contrôle (BNC) du Minfof et l’observateur indépendant de l’ONG REM (Resource Extraction Monitoring), le certificat d’exploitation a été restitué. Les contrôleurs ont constaté que “les bois abattus dans la forêt de la Covimof ont été évacués sous forme de grumes” alors que c’est interdit dans les forêts communautaires. Autre difficulté, la communauté locale a dû saisir le préfet pour pouvoir récupérer les lettres de voiture qu’elle avait accordées à l’exploitant, l’autorisant ainsi à transporter du bois.

“Les populations ne sont jamais satisfaites”

Nkolmetet, village voisin, a aussi connu des conflits. En 2007, le délégué régional du ministère a saisi la cargaison de bois d’un exploitant forestier qui n’avait pas respecté son cahier des charges, à savoir la construction d’un puits d’eau en faveur des villageois. “Les populations voulaient en découdre. Nous avons sollicité l’intervention de l’autorité administrative pour régler le problème“, se souvient Julien Steve Mvondo, un responsable du Groupe d’initiatives communes Oyenga. Responsable du bureau d’exploitation à la Société camerounaise de transformation du bois (SCTB), Hilaire Noutack, rejette ces accusations qui accablent les exploitants forestiers : “Les populations n’ont pas toujours raison. Elles ne sont jamais satisfaites et exigent toujours plus, même quand nous respectons nos cahiers des charges“. Si elle dénonce elle aussi les abus des exploitants, Mireille Fouda Effa, chargée de communication au Centre pour l’environnement et le développement (CED), pointe aussi un doigt accusateur en direction des chefs de communautés locales. “Généralement, quand nous nous rendons sur le terrain pour vérifier ce type d’abus, on constate que le chef du village ou une autre élite, a reçu de l’argent qu’il n’a pas reversé aux autres membres de la communauté“.

Anne MATHO (JADE)

 

ENCADRE 

"On attribue une forêt communautaire pour relever le niveau de vie de la communauté" 

Lucien Mvondo, gestionnaire de forêt communautaire ayant une bonne maîtrise des procédures, explique le processus d'acquisition et de gestion d’une forêt communautaire. 

Que faut-il pour bénéficier d’une forêt communautaire ?

Lucien Mvondo : L’attribution d’une forêt communautaire nécessite d’abord la volonté de la communauté. Celle-ci doit être constituée en Gic, Groupe d’initiatives communes, et manifester son souhait par une demande adressée à l’administration des forêts. Cette demande est transmise par l’administration des départements. Quand les études parviennent au ministère des Forêts, on vérifie que les études ont été bien menées. On attribue une forêt communautaire pour relever le niveau de vie de la communauté. 

Y a-t-il des documents spécifiques à fournir ?

Lucien Mvondo : Il faut une entité juridique agréée par le ministère de l’Agriculture. Et aussi des réunions de concertation, une étape qui peut prendre des mois. La communauté doit être suffisamment informée de ce qu’elle va faire, de la raison d’être de cette affaire, maîtriser les lois et les règles en vigueur. Une fois cette étape terminée, a lieu une réunion de concertation, présidée par le préfet du département. Cette réunion consiste à recueillir l’adhésion massive des populations. 

Quand les populations, devant le préfet, acceptent de gérer une forêt communautaire, le préfet et les cinq services départementaux signent un document qui leur donne le droit de déposer une demande au ministère. Cette demande vise à obtenir la réservation de la zone sollicitée. Lorsqu’elle est acquise, il faut faire un inventaire de cette zone. Le service de cartographie vient alors la délimiter et un autre service chargé de l’inventaire, entre en jeu. Quand l’inventaire est fini, on élabore le plan simple de gestion. Ce plan est soumis au ministère de la Forêt. Quand le ministère atteste que ce plan simple de gestion a été légalement élaboré, l’attribution de la forêt communautaire est faite. 

Quel est le coût du processus ?
Lucien Mvondo : Ce qui coûte très cher dans cette affaire, ce sont les études socio- économiques, et puis l’inventaire systématique. Cet inventaire qui nécessite vraiment un travail sur le terrain, coûte des millions. 

Entretien réalisé par Hugo TATCHUAM (JADE)